Mündig, le nouveau livre d’Ulf Poschardt, est un plaidoyer pour la liberté de choix. Entretien avec le rédacteur en chef du groupe Welt, également docteur en philosophie, sur les voitures autonomes, Greta Thunberg et le skateboarder, prototype de l’homme émancipé selon lui.

Ulf Poschardt, votre nouveau livre pose un diagnostic pessimiste sur notre époque, puisque l’individu libre vivant selon ses propres choix, rien de moins, serait aujourd’hui menacé. Quels sont selon vous les dangers guettant ce pur produit du siècle des Lumières?
Kant, le philosophe, soupçonnait autrefois la paresse d’être la cause principale de l’asservissement, et je crois qu’il avait parfaitement cerné le problème. Le concept d’«autonomie» n’est qu’une option, et non quelque chose que les gens recherchent à tout prix. A cela s’ajoute aujourd’hui la technologie moderne, qui déleste toujours plus les gens de leurs responsabilités. Nous pouvons d’ores et déjà laisser des algorithmes nous expliquer le monde et gérer nos goûts. Et à terme, nous ne serons plus que des passagers dans des voitures autonomes.

Selon une enquête actuelle de Swiss Life, deux habitants d’Europe centrale sur trois se déclarent libres de leurs choix. Vous constatez au contraire un véritable désir d’asservissement. Pourquoi de plus en plus de gens apprécient-ils cette «mise sous tutelle», d’après vous?
Parce qu’elle est pratique et crée des liens sociaux. Sous ses dehors inoffensifs, l’opportunisme est tentant. Il empoisonne toutefois la démocratie libérale, car insidieusement, il sape les choses et les valeurs.

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L’autonomie est l’une des conditions de la liberté. La liberté de choix est son résultat.

Vous plaidez pour un retour à une existence en toute liberté de choix et misez à cette fin sur le concept kantien d’autonomie. Autonomie et liberté de choix ont-elles le même sens?
Non, les deux mots ont leur propre signification. L’autonomie est l’une des conditions de la liberté. La liberté de choix est son résultat.

Que signifie concrètement être «autonome»?
L’«autonomie» est une attitude intrinsèque et la capacité d’agir et de penser par soi-même sans vouloir être isolé. C’est la volonté inconditionnelle de prendre ses responsabilités et de penser par soi-même. Plus simplement, on pourrait dire que ce n’est ni plus ni moins que le désir «d’écrire sa propre biographie».

L’autonomie présuppose aussi pour vous la capacité à «se laisser porter». Nous devons mener notre vie comme un coureur de rallye dans un virage. Ce qui n’est pas dénué de risques... L’homme autonome est-il donc «accro» à l’adrénaline?
Non. Mais ce n’est pas un lâche non plus. Les risques sont un enrichissement quand ils mènent à une vie meilleure, plus intense, dynamique et excitante. Les drogués sont dépendants. Or, la dépendance supprime l’autonomie et la capacité de prendre des décisions. Elle est donc plutôt le contraire de la liberté. En revanche, rien ne négocie mieux les virages qu’une vieille Ferrari ou la nouvelle Porsche GT3RS d’un coureur de rallye. Vivre en toute liberté de choix, c’est aussi avoir le courage de prendre des risques. Nous devons mener notre vie comme un coureur de rallye dans un virage. Car dans la vie, il faut savoir être raisonnablement déraisonnable pour être heureux.

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Dans la vie, il faut savoir être raisonnablement déraisonnable pour être heureux.

Vous ne vous contentez pas d’un classement théorique, mais décrivez très clairement 16 formes d’existence autonomes. De l’entrepreneur au consommateur en passant par l’intellectuel. Dans ce cadre, vous désignez le skateboarder comme prototype de l’homme autonome. Quelles sont ses caractéristiques?
Il traverse la vie en dansant et reste libre, malgré un travail acharné pour remporter de petites victoires sur la pesanteur. L’homme libre cherche à voler et le skateboarder essaie tous les jours. Quand le manque de soif de liberté des gens me déprime, je regarde des vidéos de skateboard pendant des heures. Ensuite ça va mieux.

Vous célébrez notamment Greta Thunberg comme modèle d’une nouvelle génération de femmes autonomes. Que pouvons-nous apprendre d’elle?
Nous pouvons apprendre à prendre nous-mêmes les choses en main. Il est spectaculaire qu’une petite fille s’assoie devant une école avec une affiche en carton et déclenche ainsi l’un des plus puissants mouvements politiques du XXIe siècle. Greta ou Luisa Neubauer sont par ailleurs des exemples à suivre en termes de vie meilleure et plus saine. Je les trouve enrichissantes.

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L’autonomie est une condition préalable à la démocratie. Seul un sujet autonome empêche une société de plonger dans la dépendance.

«L’autonomie n’est pas innée», écrivez-vous, «mais une aptitude à laquelle l’on doit travailler». Comment s’apprend-elle?
Il faut la vouloir. C’est déjà une bonne base. Mais le plus important, c’est de s’habituer à être autonome, et ce le plus tôt possible. Rendre autonome, c’est permettre d’être indépendant, de douter avec intelligence plutôt que d’obéir aveuglément.

Quel rôle le style de vie joue-t-il ici? Selon l’enquête mentionnée, la population rurale a le sentiment d’être plus libre que la population urbaine.
Le contact avec la réalité aide à rester autonome. Certes, la liberté de choix peut être pénible et constituer la mission de toute une vie. Outre du courage, elle présuppose de la rigueur et de la discipline. Des caractéristiques peut-être davantage indispensables à la campagne.

Les personnes libres de leurs choix sont en outre nettement moins stressées, beaucoup plus satisfaites et optimistes. L’autonomie est-elle la clé du bonheur?
Absolument. Pour moi, une vie d’asservissement serait une perte de temps. Pourtant, je me comporte souvent de manière irresponsable. Cela me permet de contre-balancer ma vie autonome. Nous ne voulons pas que la raison protestante domine au sens existentiel du terme.

Vivre en toute liberté de choix, c’est aussi avoir le courage de prendre des risques. Nous devons mener notre vie comme un coureur de rallye dans un virage.

Selon le baromètre de la liberté de choix de Swiss Life, le coronavirus a renforcé la liberté de choix. Cela vous étonne-t-il?
Non, l’inquiétude existentielle permet de se prendre de nouveau au sérieux. Nous nous rendons compte de la fragilité de l’existence et reconnaissons qu’elle a une fin. Le virus nous a rendu plus vulnérables, mais aussi plus sensibles.

Vous considérez également l’autonomie comme une nécessité politique.
Absolument. Car l’autonomie est une condition préalable à la démocratie. C’est le résultat de la formation d’une libre opinion et donc la seule forme d’organisation politique dont le citoyen autonome a besoin.

Qu’y a-t-il à opposer à ce que, face à un monde de plus en plus complexe et à ses problèmes globaux, l’autonomie de l’individu passe un peu à l’arrière-plan et le collectif gagne en importance?
L’histoire allemande montre très bien comment l’effacement derrière un «NOUS» collectif peut tourner au cauchemar. Seul un sujet autonome empêche une société de plonger dans la dépendance. Nous devons en être conscients, surtout lorsque la démocratie libérale est menacée par les populistes et les radicaux.

Photo credits: Martin U. K. Lengemann/WELT

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Ulf Poschardt

Ulf Poschardt (53 ans) est docteur en philosophie, journaliste et écrivain. Depuis 2016, il est rédacteur en chef du groupe «Welt» (Die Welt, Welt am Sonntag, Welt TV). Il a notamment publié «DJ Culture» et «911», un livre sur la Porsche 911. En février 2020, «Mündig» est paru aux éditions Klett-Cotta. Ulf Poschardt vit avec sa famille à Berlin.

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