«4 ou 5 heures de sommeil par nuit? Fanfaronnade de managers!»

C’est l’une des cheffes d’entreprise les plus connues du monde – qui dort huit heures (presque) toutes les nuits. Arianna Huffington l’affirme: pour reprendre notre vie en main, ce dont nous avons besoin, c’est d’une révolution du sommeil.

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«Nous sommes convaincus qu’il faut aller jusqu’au burn-out pour avoir du succès et brûler la chandelle par les deux bouts»: Arianna Huffington, cheffe d’entreprise.
(Photo: Reuters/Ruben Sprich)

Lorsque Arianna Huffington a repris connaissance, elle gisait dans une mare de sang sur le sol de son bureau. Elle s’était effondrée. Par épuisement et manque de sommeil. En tombant, elle s’est cognée la tête contre le bord du bureau, se blessant à l’œil et se brisant la pommette. Deux ans plus tôt, elle avait fondé le Huffington Post. Elle travaillait 18 heures par jour, sept jours sur sept.

Après s’être effondrée, elle s’est interrogée: est-ce que c’est ça, le succès? Est-ce vraiment la vie que je veux? Elle répond à ces questions dans son livre «Le grand livre du sommeil», devenu un bestseller aux Etats-Unis et qui paraîtra en septembre en français. Elle y affirme que le déficit chronique de sommeil est une épidémie dans notre société et que dormir devrait redevenir une priorité pour vivre de façon plus consciente, améliorer sa créativité et s’épanouir. 

Arianna Huffington, êtes-vous fatiguée en ce moment?
Non, j’ai eu mes huit heures de sommeil la nuit dernière. Je me sens reposée!

Dans votre ouvrage Le grand livre du sommeil, vous affirmez que nous traversons une crise découlant du manque de sommeil. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi?
On pense généralement qu’il faut aller jusqu’au burn-out pour avoir du succès et que, pour réussir, fonder une entreprise ou faire carrière, il faut brûler la chandelle par les deux bouts. C’est une idée qui s’est imposée depuis la révolution industrielle. Et la technologie, qui prend une place toujours plus grande dans nos vies, l’a encore renforcée. Or, toutes les dernières découvertes scientifiques révèlent que c’est tout à fait le contraire: en prenant de la distance pour recharger nos batteries, nous sommes plus productifs, plus créatifs, nous prenons de meilleures décisions et nous améliorons notre qualité de vie.

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«Du point de vue des facultés cognitives, avoir un déficit chronique de sommeil équivaut à venir soûl au travail.»

Les managers se vantent régulièrement dans des interviews de se contenter de quatre à cinq heures de sommeil par nuit. Est-ce une sorte de machisme?
Oui. Et c’est justement cette attitude machiste et cette vantardise qui font qu’il est difficile d’avancer, pour tout le monde, mais aussi et surtout pour les femmes. Les managers en sont fiers mais la science a montré que le déficit chronique de sommeil entraîne les mêmes effets sur les facultés cognitives que si l’on venait soûl au travail. Nous ne devrions donc pas, en plus, nous féliciter de travailler 24 heures sur 24. Au contraire, il faut encenser et considérer comme engagés ceux qui prennent soin d’eux et accordent la priorité à leur bien-être.

Vous connaissez beaucoup de chefs d’entreprise. Comment ont-ils réagi à votre livre?
De plus en plus de dirigeants donnent l’exemple et montrent qu’ils privilégient leur bien-être. Ils racontent comment le sommeil, la méditation et la déconnexion des technologies leur permettent d’améliorer leurs compétences de managers. Ils prennent de meilleures décisions, augmentent leur capacité de jugement et deviennent plus créatifs, résistants et productifs. Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, par exemple, a écrit un article sur Thrive Global pour expliquer pourquoi huit heures de sommeil par nuit étaient profitables aux actionnaires d’Amazon. C’est important. Les collaborateurs ont besoin de ce soutien de la part du management pour oser faire la même chose.

Vous avez deux enfants et avez fondé le Huffington Post, dont vous avez fait l’un des journaux d’informations en ligne les plus prospères et importants du monde. A cette époque, combien d’heures dormiez-vous?
C’était variable, mais de toute façon pas assez. Ce n’était simplement pas une priorité pour moi. Ce qui comptait, c’était toujours mon travail et ma famille. Mes besoins étaient relégués loin derrière.

«Nos téléphones sont les réceptacles qui contiennent tout ce que nous devons mettre sous clé pour pouvoir dormir.»

Qu’est-ce que vous avez changé après vous être écroulée?
Je me suis posée un certain nombre de questions essentielles sur la manière dont je voulais mener ma vie. La première étape a été de dormir. C’est la base de notre bien-être général. J’ai commencé progressivement à dormir plus longtemps, jusqu’à arriver à 7 heures et demie ou 8 heures par nuit. J’avais toujours fait de la méditation mais j’ai pratiqué plus régulièrement – ce qui permet de mieux dormir. Et quand on dort plus, il est plus facile de changer d’autres aspects de sa vie.

Entre 7 heures et demie et 8 heures de sommeil... Vous y arrivez tous les jours?
Dans 95% des cas. Il arrive évidemment que je dorme moins que ce que je voudrais – quand mon avion a du retard, qu’un de mes enfants est malade –, mais ce qui compte, c’est que le sommeil devienne une priorité.

Observez-vous un rituel avant de vous coucher, pour trouver le sommeil?
Mon rituel avant d’aller me coucher est sacré. L’une des choses les plus importantes – et c’est le meilleur conseil que je puisse donner – est de ne pas laisser mon portable dans la chambre. Avant d’aller me coucher, je prends le temps de déposer mon téléphone ailleurs. Nos téléphones sont les réceptacles qui contiennent tout ce que nous devons mettre sous clé pour pouvoir dormir: nos listes de choses à faire, nos mails nos soucis. Si nous adoptons un rituel immuable de «mettre au lit» notre téléphone, nous nous réveillons avec les batteries aussi rechargées que lui.

Une astuce pour retrouver le sommeil? 
Il n’y a pas de solution miracle. Le plus important, c’est de ne pas charger son téléphone dans la chambre. La méditation permet aussi de se rendormir rapidement – j’ai d’ailleurs des méditations guidées sur mon iPod.

«Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à créer des espaces de micro-sieste et à inciter leurs employés à faire une pause.»

En toute honnêteté, pensez-vous que vous auriez aussi bien réussi si vous aviez autant dormi au début de votre carrière?
On me pose souvent la question et ma réponse n’est pas un «oui» catégorique. Je pense que j’aurais atteint les mêmes objectifs qu’aujourd’hui mais que j’aurais eu plus de plaisir à le faire, que j’aurais été plus épanouie et que ma santé et mes relations auraient moins souffert.

On a parfois l’impression qu’il nous faudrait des journées de 48 heures. Que conseilleriez-vous dans ce cas?
De faire ce que l’on nous dit dans l’avion: mettre d’abord soi-même son masque à oxygène avant d’aider les autres. Si je donne la priorité à mon bien-être, je suis plus productive et efficace dans tous les autres domaines. Et pour les choses qui doivent impérativement être faites, il y a suffisamment de temps – et on les fait alors avec encore plus d’efficience.

Dans les pays du Sud de l’Europe, on avait l’habitude de faire la sieste. Devrions-nous tous faire pareil?
Absolument! J’adore la tradition de la sieste. Faire un petit somme nous permet de nous recentrer et d’améliorer mémoire, créativité et capacité d’apprentissage. Les entreprises sont toujours plus nombreuses à le reconnaître, elles créent des espaces de micro-siestes et incitent leurs employés à faire une courte pause pendant la journée pour se ressourcer. 

On attend toujours des hauts dirigeants qu’ils soient disponibles 24 heures sur 24. Voyez-vous se profiler un changement?
Oui, cette attitude change. Nous sommes à un tournant dans notre histoire, où la technologie nous a donné des moyens qui accélèrent tellement notre vie que nous arrivons à peine à suivre. Nous sommes plus que jamais conscients du fait qu’être sur le pont 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 nous épuise, nous déconcentre et nous laisse un sentiment incomplétude. Dans le même temps, nous prenons conscience que le principe même de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée est erroné. Les scientifiques ont montré que vie privée et vie professionnelle, bien-être et productivité ne sont pas antinomiques. Il n’y a donc pas à les équilibrer. Ils se situent du même côté et évoluent ensemble. Et si l’on en améliore un, on améliore l’autre. 

Est-ce que les jeunes générations en ont davantage conscience?
C’est effectivement ce qui m’a le plus frappée: les jeunes sont beaucoup plus conscients et enthousiastes sur le sujet du sommeil que ma génération.

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A propos d’Arianna Huffington

Arianna Huffington, 66 ans, est, selon le magazine américain Time, l’une des personnes les plus influentes du monde. Née en Grèce, elle a obtenu un master en économie à l’Université de Cambridge (Grande-Bretagne), avant de travailler comme essayiste et journaliste aux Etats-Unis et de fonder le Huffington Post en 2005. Le journal d’informations en ligne devient rapidement l’un des sites web les plus visités de tous les temps et est le premier média commercial en ligne à remporter le prestigieux prix Pulitzer, la plus haute distinction journalistique des Etats-Unis. En 2011, Arianna Huffington vend son entreprise au fournisseur de services Internet AOL mais conserve sa fonction de dirigeante. Elle a abandonné son poste de rédactrice en chef l’année dernière, pour s’occuper de sa nouvelle start-up dédiée à la santé et au bien-être, baptisée Thrive Global.

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