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« Pour moi, vieillir, c'est lâcher du lest »

Dans son livre « Restlaufzeit » (« Durée résiduelle »), l'écrivain allemand Hajo Schumacher se met en quête d'une vie « amusante et abordable » à la retraite, en passant au crible différentes formes de vie et d'habitation. La bonne nouvelle : une telle vie est possible. La mauvaise : nous devons la façonner nous-mêmes.

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Hajo Schumacher, lorsque vous avez fêté vos 50 ans il y a deux ans, vous n'avez pas acheté de Harley et vous ne vous êtes pas non plus livré à des expériences extrêmes. Vous avez choisi de publier un livre sur le vieillissement. Un autre type de défi pour vous ?
Absolument. Je n'ai rien contre les Harley Davidson ou le saut à l'élastique. Mais par peur de vieillir, les gens font des choses bizarres. Pas seulement les hommes d'ailleurs. Tout ce qui semblait acquis est remis en question, notamment la rémunération correcte de l'épargne, la valeur des biens immobiliers, les retraites promises par le gouvernement ou encore la coopération au sein des familles. Les garanties dont bénéficiaient nos parents s'effondrent. Dans ce genre de situations, ma femme, qui est psychologue, se montre très pragmatique. Elle dit qu'il ne sert à rien de se comporter bêtement, de se pavaner devant des miroirs, de rentrer le ventre et de gommer ses rides lorsque l'on a peur. La meilleure façon de combattre ses peurs est de les affronter.

« La peur de vieillir est apparemment bien plus terrible que le vieillissement lui-même », écrivez-vous. De quelles peurs vous-êtes vous débarrassé ? D'autres sont-elles venues s'ajouter ?
(rit) Oui, on vainc ses anciennes peurs mais d'autres viennent les remplacer. Premier constat : il n'y a pas de solution miracle. Deuxième constat : on ne peut compter que sur soi-même. Jamais notre ministre des affaires sociales Andrea Nahles ne viendra frapper à ma porte pour m'annoncer qu'elle a une excellente offre sur mesure à me proposer afin de couvrir tous mes besoins. Non, il faut se prendre en mains, même lorsque l'on est autant habitué à l'Etat providence que nous, les Allemands. Troisième constat : si je veux emménager dans une colocation sympa, rencontrer un tas d'amis et bénéficier d'un financement, mieux vaut ne pas attendre 75 ans. Tous les projets réussis que j'ai passés en revue ont un point en commun : les gens qui s'y sont impliqués se sont montrés plus persévérants et ont connu des échecs. Et tous les gens qui ont pour moi réussi dans la vie ont commencé très tôt.

A quel moment ?
Tout le monde m'a dit : « Tu n'as que 50 ans, pourquoi tu te préoccupes déjà de la vieillesse ? » Tout simplement parce que je suis encore en mesure de poser des jalons et de prendre des décisions. A 70 ans, je ne serai peut-être plus aussi entreprenant et mobile. Si je veux vieillir dans une colocation avec des personnes âgées par exemple, il faut que je m'habitue aux personnes avec lesquelles je vais peut-être passer de nombreuses années. Beaucoup de choses se mettent en place entre 50 et 60 ans. Je me suis rendu compte que je ne savais pas exactement quels étaient mes besoins. J'ai toutefois constaté chez ma mère que la solitude était le pire fardeau. La solitude réduit l'espérance de vie de sept ans. Si vous faites partie d'un groupe sympathique avec lequel vous fumez et vous buvez, votre espérance de vie est plus élevée que si vous êtes seul chez vous et que vous passez votre temps à regarder la télévision.

« Tous les projets réussis que j'ai passés en revue ont un point en commun : les gens qui s'y sont impliqués se sont montrés plus persévérants et ont connu des échecs. »
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« La solitude réduit l'espérance de vie de sept ans. Si vous faites partie d'un groupe sympathique avec lequel vous fumez et vous buvez, votre espérance de vie est plus élevée que si vous êtes seul chez vous et que vous passez votre temps à regarder la télévision. »

Ce sont surtout les femmes qui atteignent des âges très avancés. Or, ce sont aussi elles les plus touchées par la solitude et la pauvreté à la retraite. En lisant votre livre, j'ai quand même eu l'impression que vous étiez un peu jaloux d'elles. Les femmes ont-elles certains talents que les hommes n'ont pas ?
Je me méfie des catégorisations, mais d'après mon expérience, les compétences liées à la vieillesse sont plutôt l'apanage des femmes. Cela va du personnel médical au membre de la famille dispensant les soins en passant par les responsables des ministères concernés. Et si l'on recourt aux stéréotypes, on peut dire que le fardeau de la vieillesse est souvent porté par les femmes. Les hommes ont le malheur, ou le bonheur, c'est selon, de vivre moins longtemps. Tout au long de leur vie, les femmes ont tendance à s'occuper de la cohésion de la famille et des amis. Leur vécu les rend plus compétentes en la matière.

Ou plus flexibles ?
Oui. Peut-être aussi moins égoïstes. Dans tous les projets que j'ai examinés, c'est presque toujours des femmes qui ont joué le rôle de moteur, qui ont eu l'endurance requise et ont fait preuve de bon sens pratique. Les hommes sont plus prompts à partir en vrille.

Vous écrivez : « quand on confond qualité de vie et biens détenus, on réduit la valeur de notre existence à celle de trésorier de notre propre vie. » Une retraite sans matelas financier va toutefois de pair avec beaucoup de soucis.
Bien sûr qu'il existe des personnes âgées qui vivent au niveau ou en-deçà du seuil de pauvreté et pour qui la moindre paire de chaussures représente une dépense insupportable. Mais selon les statistiques, la génération de retraités actuelle est, au moins en Allemagne, la mieux lotie, la plus riche et la mieux suivie et protégée de tous les temps. Je veux parler de tous ceux qui ne manquent de rien et qui deviennent étrangement avares à la retraite. Pour eux, trois choses comptent : la température extérieure, la pression artérielle et le solde de leur compte. La valeur que représente un logement à soi est bien ancrée dans la mentalité allemande. Nombre de ceux qui prennent une nouvelle orientation à la retraite changent d'avis sur la propriété. Ils échangent la maison familiale à la campagne contre un deux-pièces adapté aux personnes âgées en ville. L'attachement à la propriété est d'après moi un grand problème. La plupart des personnes âgées heureuses que j'ai rencontrées vivaient assez modestement. Voulons-nous surveiller le solde de notre compte jusqu'à la fin de notre vie ou avons-nous encore des choses à dire au monde ? Voulons-nous encore développer une idée, un projet ? Il y a tant de possibilités de s'engager efficacement dans la société.

A quels autres obstacles se heurte-t-on dans les réflexions sur la vieillesse ?
Les psychologues spécialisés dans la vieillesse conseillent de « faire le ménage » dans sa vie. Personne n'a mené de vie parfaite. Tout le monde a déçu des gens et a été blessé soi-même. L'une des attitudes les plus répandues est de rejeter toutes ses fautes sur ses parents. Je trouve qu'à 50 ans au plus tard, on devrait arrêter de rendre les autres responsables de son propre sort. La perception de la vieillesse est aussi un problème. La vieillesse est un terme toxique. Notre société ne sait plus comment accorder de place aux personnes âgées, qui elles-mêmes n'ont pas réussi à s'en faire. En Allemagne, les retraités ont souvent l'impression d'être des mendiants. Ils reçoivent chaque mois de l'argent sans aucune contrepartie. Cela leur donne mauvaise conscience, et ils ont tendance à souffrir d'un complexe d'infériorité. Avez-vous remarqué que les personnes âgées avaient tendance à porter des couleurs ternes ? Des imperméables couleur chair et des chaussures grises – pour ne pas détonner par rapport aux murs de béton. Plutôt que de s'affirmer et de déclarer qu'elles sont peut-être âgées, mais qu'elles ont beaucoup à apporter à la société. Ne serait-ce que leur expérience.

« L'attachement à la propriété est d'après moi un grand problème. Voulons-nous surveiller le solde de notre compte jusqu'à la fin de notre vie ou avons-nous encore des choses à dire au monde ? »
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« Le fardeau de la vieillesse est souvent porté par les femmes. Les hommes ont le malheur, ou le bonheur, c'est selon, de vivre moins longtemps. »

Jusqu'à la retraite, la vie est bien structurée. Ensuite, nous devons l'organiser nous-mêmes, surtout au « troisième âge » entre 60 et 80 ans. Quels sont vos projets amusants et abordables pour cette phase de la vie ?
En tant qu'indépendant, l'âge magique des 65 ans n'a aucune importance pour moi. Le travail est ma vie. Cela ne m'empêche bien sûr pas de tourner le dos à l'hiver berlinois pour me dorer quelque part au soleil pendant quelques semaines. Je m'entraîne à des choses que je considérais autrefois comme totalement impossibles. Quand nous voyageons en famille, nous n'emmenons que des bagages à mains, quelle que soit la durée du séjour. Une règle dont j'ai retiré beaucoup de choses : modestie, organisation, simplicité et indépendance vis-à-vis du matériel. J'apprécie énormément ça. Pour moi, vieillir, c'est lâcher du lest. J'ai brûlé des caisses entières de souvenirs – une véritable jouissance ! Je garde l'essentiel en mémoire, le reste ne me sert à rien.

Quelle leçon avez-tiré de l'écriture de ce livre ?
J'avais une image bizarre de la vieillesse : la vie était pour moi comme l'ascension d'une montagne. A 50 ans, on atteignait le sommet – de ses performances, de ses revenus, de son bonheur. Et puis on redescendait. Les 30 dernières années étaient comparables à une avalanche qui prenait de l'ampleur à mesure qu'elle dévalait la montagne. J'ai maintenant transformé cette image : toute la vie est une ascension. Plus on monte (7000 mètres correspondant à 70 ans, 8000 à 80 ans), plus c'est difficile. L'air est moins respirable, l'environnement plus hostile. Mais l'on peut aussi se dire : incroyable, je suis déjà si haut ! Je suis persévérant et endurant. Lorsque l'on atteint cette altitude, on peut ralentir le rythme et s'accorder un peu de repos. Cela n'enlève rien à la performance, qui est peut-être plus remarquable que celle d'un jeune de 20 ans qui avance à vive allure même à 2000 mètres d'altitude. Si l'on monte toujours plus haut, on se rapproche constamment du ciel. N'est-ce pas notre souhait à tous ?

Entretien : Ruth Hafen / Photos : Frank Johannes

Conseil de lecture (en langue allemande) :

Hajo Schumacher. Restlaufzeit. Wie ein gutes, lustiges und bezahlbares Leben im Alter gelingen kann. Bastei Entertainment, 2014. Egalement disponible en ligne.

S'appuyant sur l'idée que la vie continue après la retraite, Hajo Schumacher passe au crible différentes formes de vie et d'habitation dans son livre, d'un béguinage à une résidence urbaine de luxe en passant par une maison de retraite en Pologne. Il travaille en tant qu'apprenti aide-soignant à Berlin, visite des maisons abritant plusieurs générations, des colocations de personnes âgées, des coopératives de construction et d'habitation ainsi que des formes d'habitation plus ou moins alternatives en Allemagne, en Italie ou en Thaïlande. Il évalue chaque projet à l'aune des coûts, des efforts, des risques, de l'intimité et du confort auxquels il a été lié et livre des coordonnées dans ce contexte. Il recommande en outre six façons de « démystifier la vieillesse » et donne en annexe des adresses et informations générales autour du thème de la vieillesse en Allemagne, du travail, de l'engagement et des loisirs. Pour en savoir plus sur le sujet, n'hésitez pas à consulter les références bibliographiques.

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Hajo Schumacher

Hajo Schumacher (né en 1964) est un journaliste et écrivain allemand. Après avoir étudié le journalisme, les sciences politiques et la psychologie, il a travaillé pour le magazine « Spiegel » de 1990 à 2000, en dernier lieu comme co-responsable du bureau berlinois. De 2000 à 2002, il a été rédacteur en chef du magazine tendances « Max » à Hambourg. Schumacher a obtenu un doctorat en 2006 après avoir soutenu une thèse sur les stratégies de gestion politique d'Angela Merkel. Il travaille aujourd'hui en tant que journaliste, écrivain et présentateur indépendant. Sous le pseudonyme d'Achim Achilles, il tient une chronique sur les coureurs à pied amateurs dans la version en ligne du magazine « Spiegel » et publie des livres tels que « Achilles’ Verse » (« Les vers d'Achille ») ou « Keine Gnade für die Wade: Neues vom Wunderläufer» (« Pas de pitié pour les mollets : nouvelles des coureurs de l'extrême »). Il vit avec sa famille à Berlin.

www.hajoschumacher.de

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