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«Tu dois énormément à cette société. Donc, ne sois pas ingrat!»

Le jeune musicien germano-russe Igor Levit est souvent considéré comme le pianiste du siècle. Mais jouer du piano ne lui suffit pas. Il fait aussi preuve d’une grande virtuosité lorsqu’il s'agit du répertoire des réseaux sociaux. Le trentenaire ne se préoccupe pas de ses vieux jours. Il sait que les plus beaux plans échafaudés pour l’avenir peuvent rapidement changer.

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Igor Levit a déjà enregistré six CD.

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Igor Levit, sur votre site Internet on peut lire: «Igor Levit has learnt everything that there is to know about music.» Cela doit être assez ennuyeux d’avoir déjà tout appris à 30 ans...

Cette phrase n’est pas de moi. Je ne dirais jamais une chose pareille. En ce qui concerne la musique, mais aussi la vie en général, cette affirmation est aussi grotesque qu’irréaliste. C’était bien entendu une critique agréable, mais elle reste très en dehors de la réalité de l'existence.

Votre premier album sur lequel vous jouez des sonates de Beethoven est arrivé en 46e place du hit-parade allemand où l’on trouve également des gens comme Helene Fischer ou Udo Lindenberg.  Cela met la pression, non?

Oui, c’est possible. Mais je n’ai jamais eu de sentiments négatifs en ce qui concerne mon métier. Il y a une certaine pression, c’est sûr. Mais ce n’est pas négatif, et cela ne me freine pas. J’aime tellement mon métier, que même la pression ne peut pas occulter les côtés positifs.

Un classement au hit-parade fissure le mur qui se dresse entre la musique pop et la musique classique. Vous en constatez les effets? Voyez-vous beaucoup de jeunes à vos concerts?

Oui, il y a de nombreux jeunes dans le public. Mais je ne sais pas à quoi cela tient exactement. J’ai toujours un excellent public. Ce sont souvent des personnes jeunes et curieuses. Mais le jeune public n’est pas le seul à montrer de la curiosité. Chaque public est curieux si on le prend au sérieux. J’essaye toujours de prendre mon public au sérieux.

«Chaque public est curieux si on le prend au sérieux.»

Sur Twitter, vous vous définissez comme suit: «Igor Levit. Pianist. Citizen. European». Vous vous exprimez volontiers et avec franchise sur la situation internationale. De nombreux artistes préfèrent se tenir à l’écart. Pourquoi ne pas rester à l’écart vous aussi?

Parce que pour moi, c’est un comportement insupportable, arrogant et faux. Une personne qui peut gagner sa vie avec la musique ou qui a un gros succès doit tout cela à la société, à la paix dans laquelle nous avons la chance de vivre. En Europe, nous avons un mode de vie qui nous réunit dans un esprit paisible. Cela permet par exemple à un musicien de travailler de manière concentrée et ciblée. Un musicien qui se dit que tout cela lui est égal, qu’il fait de la musique et que le reste ne l’intéresse pas a pour moi une attitude difficilement supportable. Je dis à ces gens ceci: Tu dois énormément à cette société. Donc, ne sois pas ingrat! Je n’arrive pas à prendre de telles personnes au sérieux.

A 30 ans, pensez-vous aussi à vos vieux jours? En tant que musicien, vous n’avez peut-être pas forcément d’âge limite pour la retraite. Comment imaginez-vous votre vieillesse?

Honnêtement, voilà une question à laquelle je ne peux pas répondre. Je sais par expérience que les plus beaux plans échafaudés pour les dix prochaines années peuvent s’écrouler dans les dix minutes qui suivent.

Pour rester dans le sujet de l’âge et revenir à la citation du début: quelle inscription souhaitez-vous sur votre tombe, et qu’est-ce qui pourrait résumer votre vie?

Vous me posez vraiment de très belles questions. (Rire) Vous ne pouvez pas me demander une chose pareille! (Il réfléchit) C’était un bon type. Cela me suffirait.

Interview: Ruth Hafen

Igor Levit

Igor Levit est né en 1987 à Nijni Novgorod, en Russie. Il émigre en Allemagne avec sa famille en 1995. Il achèvera ses études à la Hochschule für Musik, Theater und Medien de Hanovre avec le nombre de points le plus élevé jamais attribué par cet établissement. En 2005, et en tant que plus jeune participant, il obtient la médaille d'argent au concours international Arthur Rubinstein à Tel Aviv, le prix spécial pour la musique de chambre, le prix du public et le prix spécial pour la meilleure interprétation de la composition contemporaine obligatoire. Depuis, Igor Levit a enregistré six CD qui comprennent des œuvres de Bach, Beethoven et Rzewski.

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