Lorsque le «troisième cotisant» disparaît

La politique de taux bas des banques centrales pèse de plus en plus sur la prévoyance vieillesse. Les caisses de pensions ont toujours plus de mal à honorer leurs promesses de rentes et les perspectives à long terme ne démentent pas cette tendance. Ce sont les générations à venir qui en feront les frais.

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Une évolution inquiétante: l’importance des marchés des capitaux, «troisième cotisant» de la prévoyance professionnelle après l’employeur et le salarié, régresse considérablement. (Image: iStock/Sorbetto)

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Les discussions sur l’avenir de la prévoyance vieillesse portent généralement sur l’âge de la retraite, les taux de cotisation ou le montant des rentes. Le grand public n’a pas encore pris conscience des profondes répercussions que va avoir la politique de taux bas pratiquée par les banques centrales sur la prévoyance vieillesse professionnelle et privée. La Suisse en est un exemple probant, où l’Office fédéral des assurances sociales recense depuis trente ans des chiffres détaillés sur les éléments de recettes de la prévoyance professionnelle vieillesse. Mais la Suisse n’est pas la seule concernée, puisque les principales constatations énoncées dans cet article sont également valables pour d’autres pays qui appliquent un système de capitalisation, pour toute institution de prévoyance professionnelle qui investit les cotisations de ses membres au moins partiellement sur le marché des capitaux et bien entendu aussi pour les épargnants privés.

Le recul des cotisations de retraite sur le marché des capitaux

Prenons pour exemple la prévoyance professionnelle en Suisse, qui est gérée par les caisses de pensions et généralement financée pour moitié par les employeurs et pour l’autre moitié par les salariés. Outre ces deux catégories notoires de cotisants, il en existe une autre, plutôt méconnue, appelée «troisième cotisant», qui correspond au revenu de la fortune.

Et ce qui ne manquera pas d’en surprendre plus d’un: la part des revenus de la fortune dans le capital vieillesse représentait par le passé jusqu’à 40%. Quatre francs sur dix des rentes étaient donc alors financés par le marché des capitaux. Or, depuis 1999, cette proportion n’a cessé de diminuer, comme le montrent les chiffres de l’Office fédéral des assurances sociales. En 2015 par exemple, la contribution aux recettes du marché des capitaux ne représentait plus que 17%.

L’une des raisons majeures expliquant ce phénomène tient au fait que les caisses de pensions, en particulier parce qu’elles sont confrontées à des restrictions imposées par les autorités, investissent une grande part de la fortune de prévoyance dans des obligations à long terme, à revenu fixe et à faible risque. Ces placements en obligations représentent aujourd’hui environ 40% du portefeuille moyen des caisses de pensions, estime le journal Neue Zürcher Zeitung. Un taux qui atteignait auparavant 60%. Selon le magazine spécialisé dpn (deutsche Pensions- und Investmentnachrichten), en Allemagne aussi, environ un tiers du portefeuille des caisses de pensions est constitué d’obligations. 

La sécurité a un prix

Du fait de la politique de taux bas pratiquée par les banques centrales, les obligations ne génèrent quasiment plus de rendement. Pire encore: les obligations les plus sûres ne rapportent plus rien du tout. Ainsi, le «rendement» d’une obligation de la Confédération d’une durée de dix ans était de -0,15% la semaine derrière. En comparaison, il atteignait encore en moyenne 4,8% dans les années 1990. Il y a vingt ans, un million de francs investi par une caisse de pensions lui rapportait donc encore 48 000 francs. Il lui coûtait maintenant 1500 francs.

Tout épargnant doit maintenant mettre la main à la poche. La sécurité se paie. «Aujourd’hui les épargnants doivent comprendre que le coût de la garantie est tellement élevé qu’il vient éroder la performance des rendements», déclare Charles Relecom, CEO de Swiss Life France.

Ainsi, le rendement d’un emprunt d’Etat allemand sur 10 ans n’atteint plus qu’à peine 0,5% actuellement. Au milieu des années 1990, il était encore de 6 à 7%. La situation est équivalente en France: le rendement des emprunts d’Etat y est légèrement supérieur à 0,8%, alors qu’il oscillait entre 7 et 8% dans les années 1990. 

«Les épargnants doivent comprendre que le coût de la garantie est tellement élevé qu’il vient éroder la performance des rendements».
Charles Relecom, CEO de Swiss Life France.
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Une redistribution des jeunes vers les seniors

La fonction de «troisième cotisant» du marché des capitaux ne cesse donc de se réduire. Les coûts et les risques à assumer par les caisses de pensions et les compagnies d’assurance pour pouvoir atteindre un rendement suffisant leur permettant d’honorer leurs engagements – verser les rentes – ne cessent de croître. Un meilleur rendement est indissociable d’un risque plus élevé. En fait, ce sont les salariés et eux seuls qui supportent le risque accru de placement, puisque les retraités bénéficient de prestations de vieillesse garanties.

En Suisse, les prestations promises dépassent aujourd’hui déjà les recettes. «(...) Des taux de conversion et des taux d’intérêt techniques trop élevés d’un point de vue actuariel mènent (...) à une redistribution entre les générations», peut-on lire dans une étude récemment publiée par Credit Suisse.

La banque estime ainsi qu’environ 5,3 milliards de francs ont été redistribués des assurés actifs vers les bénéficiaires de rentes en 2015. Sachant qu’il y a quelque 4 millions d’assurés actifs en Suisse, cela représente 1300 francs par personne et par an. Nous vivons donc déjà aux frais des générations à venir. Avec pour conséquence, que «Nous devrons, à l’avenir, être beaucoup plus prudents dans nos promesses de rentes et de rendements», déclare Marc Brütsch, économiste en chef chez Swiss Life.

«Nous devons nous attendre à ce que les taux d’intérêt restent encore très bas pendant une bonne dizaine d’années».
Marc Brütsch, économiste en chef chez Swiss Life
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La faiblesse des taux d’intérêt va perdurer

Le troisième cotisant ne devrait pas reprendre sa place avant très longtemps. «Nous devons nous attendre à ce que les taux restent encore très bas pendant une bonne dizaine d’années», explique Marc Brütsch.

Selon lui, l’opinion largement dominante, selon laquelle l’épisode actuel serait unique dans notre histoire, est erronée. Il y aurait eu régulièrement de longues phases de faiblesse des taux à différentes époques. Il cite l’exemple des rendements des emprunts d’Etat britanniques depuis 1751, qui représentent, en termes d’obligations, l’une des plus anciennes séries chronologiques, et qui sont également pertinents pour l’évolution en Europe continentale. 

Un autre facteur ne plaide pas en faveur d’un revirement prochain de tendance: tant que l’endettement des pays industriels reste élevé, les gouvernements ont réellement intérêt à maintenir des taux faibles. Ils peuvent ainsi obtenir de nouveaux crédits assortis de faibles intérêts, mais aussi financer plus facilement leurs dettes publiques en cours.

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