« Les gens ont l’impression de mieux maîtriser leur vieillissement »

  • La Commission européenne estime que 5% à 6% des retraités européens passent leurs vieux jours dans un autre pays.
  • Pour nombre d’entre eux, la migration est un moyen d’améliorer leur situation financière en offrant la possibilité de s’installer dans une région où le coût de la vie est moins élevé.
  • La migration permet également de reprendre les rênes de sa vie, de choisir un climat adapté à son bien-être et apparaît comme une nouvelle aventure.

Liesl Gambold

Liesl Gambold est professeur associée au département de sociologie et d’anthropologie sociale de l’université Dalhousie à Halifax, au Canada. Ses recherches actuelles portent sur le vieillissement et la migration des retraités dans le monde.

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D’après vous, les seniors européens sont-ils nombreux à s’expatrier pour leurs vieux jours ?
En 2007, je me suis rendue à Bruxelles dans le cadre de mes recherches et j’ai interrogé un chercheur de la Commission européenne sur le sujet. Nous avons parlé des chiffres concernant les seniors s’étant installés dans un autre pays de l’UE de manière permanente. Il a confié qu’il était plutôt difficile d’établir des statistiques, parce que l’on dispose de peu de données sur le nombre de retraités expatriés et sur leur destination respective. Cette situation est principalement due au fait que les citoyens européens et les membres de leur famille ont le droit de circuler et de résider librement dans les pays membres de l’UE, sans devoir s’enregistrer auprès de leur pays d’accueil. D’après ses estimations, 5% à 6% des retraités quittent leur pays d'origine pour passer leur retraite dans un autre pays de l’Union européenne. Si je me base sur mes recherches, je dirais toutefois que ce chiffre est en hausse.

A quel âge, en moyenne, les seniors prennent-ils cette décision ? Au début de leur retraite par exemple, ou beaucoup plus tard, disons vers les 80 ans ?
Beaucoup franchissent ce pas peu après leur départ à la retraite. Je pense que la migration fait aujourd’hui partie d’une véritable stratégie de retraite . La mobilité et la migration des retraités suivaient un schéma différent dans le passé. J’ai interrogé environ 20 personnes qui ont migré au sein de l’UE peu après leur 70e anniversaire. Certaines ont prolongé tardivement leur carrière, dans l’immobilier par exemple, où il leur était possible de continuer à travailler, mais la plupart d’entre elles ont eu le temps de vivre en retraité dans leur pays d’origine et ont pris conscience qu’elles aspiraient à autre chose.  

« Les facteurs qui poussent les retraités à s’expatrier sont le climat, le goût de l’aventure, les considérations financières et un élément extrêmement important de nos jours : Internet. »
« Je pense que la migration fait aujourd’hui partie d’une véritable stratégie de retraite. »

Quelles sont les régions les plus appréciées des seniors ?
J’ai principalement mené mes recherches en Espagne et dans le sud et l’ouest de la France, des zones très recherchées. En France, les retraités ont tendance à déménager dans l’arrière-pays, car la vie y est moins chère. Par exemple, tout le long de la côte sud de la France, il y a eu une forte migration depuis le bord de mer très prisé vers l’intérieur des terres, ce qui a entraîné d’importantes économies lors des acquisitions immobilières. Le Portugal et l’Algarve jouissent d’une popularité croissante, et le Maroc attire de très nombreux retraités français.

Quels facteurs poussent les retraités à s’expatrier ?
Je pense qu’il y a quatre facteurs déterminants : le climat, le goût de l’aventure/la crainte du « train-train », les considérations financières et un élément extrêmement important de nos jours : Internet . Il y a dix ans encore, la plupart des retraités auraient eu beaucoup de mal à imaginer un tel changement de vie. Si les gens l’envisagent plus facilement aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont plus à l’aise avec les services bancaires en ligne, et qu’ils peuvent rester en contact avec leurs familles et leurs proches via FaceTime ou Skype. Toutes les personnes que j’ai interrogées ont déclaré que l’univers numérique et les services d’assistance en ligne avaient facilité leur décision. Le climat est associé à de nombreux autres aspects de la vie d’une personne âgée, comme la mobilité, et peut avoir un impact considérable sur son bien-être et son niveau d’activité.

A quels aspects du système social et du système de santé les expatriés accordent-ils le plus d’importance ?
Lorsqu’il existe une communauté d’expatriés, elle joue un rôle essentiel dans la mesure où elle aide les nouveaux arrivés à s’intégrer. Cela permet à chacun d’être aussi impliqué qu’il souhaite l’être – ou pas, en particulier s’il ne maîtrise pas la langue locale. Le système de santé est tout aussi important. De plus en plus de personnes que l’on pourrait situer dans la classe moyenne décident de s’expatrier pour améliorer leur situation économique durant leur retraite , car elles ne disposent pas d’une pension élevée ni d’une épargne confortable. C’est une décision économique en ce sens que ces personnes recherchent un endroit où le coût de la vie est plus faible.

Pensez-vous qu’une telle démarche contribue au bonheur et à la joie de vivre ?
Je pense que les gens sont plus heureux, mais c’est aussi un choix à double tranchant. D’un côté, je dirais que les enfants du « baby-boom » abordent leur vieillissement de la même façon qu’ils ont abordé l’ensemble des différents aspects de leur vie — différemment de la génération de leurs parents . Ce sont des électrons libres, des agents du changement. Les personnes qui ont fait l’objet de mon étude sont très heureuses de leur décision. Ce n’est pas que leur pays d’origine, leur famille ou leurs amis ne leur manquent pas, mais elles ont l’impression de mieux maîtriser leur vieillissement, et cela accroît leur bien-être. D’un autre côté, nos gouvernements et les secteurs publics et privés tiennent le discours suivant : « Vous feriez mieux de vous occuper de votre vieillissement et de votre retraite, parce que le gouvernement ne vous aidera pas. » Les générations précédentes contesteraient cette conception des choses, mais dans une économie néolibérale, cette responsabilité incombe à l’individu. Je trouve formidable que ces personnes puissent faire quelque chose de différent, trouver le bonheur et ne pas avoir peur de vieillir.

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« Les enfants du « baby-boom » abordent leur vieillissement de la même façon qu’ils ont abordé l’ensemble des différents aspects de leur vie – différemment de la génération de leurs parents. »
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