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Superstar, bouc émissaire ou contribuable?

Puisque les robots nous prennent nos emplois, ils devraient au moins payer des impôts et des cotisations de prévoyance: une revendication formulée non seulement par des politiciens de gauche, mais également par l’homme le plus riche du monde, Bill Gates. L’impôt sur les robots reste néanmoins une idée controversée.

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Exagérée ou justifiée, la crainte de la robotisation n’est pas nouvelle: images de couverture du magazine d’information allemand «Der Spiegel» datant des années 1978 («Le progrès favorise le chômage») et 2016 («Vous êtes licencié! Comment les ordinateurs et les robots s’emparent de nos emplois – quels métiers existeront encore demain»).

«Au cours des deux prochaines décennies,
les robots occuperont la moitié des emplois.»
«Un robot peut servir jusqu’à 360 hamburgers à l’heure.»
«Les robots accomplissent 90% des tâches dans un hôtel d’Amsterdam.»

Les gros titres sur l’ampleur dramatique de la révolution numérique se succèdent. Une étude de l’Université d’Oxford1 a déclenché un véritable tollé médiatique: d’après ses auteurs, près de la moitié des postes de travail existants aux Etats-Unis seront occupés par des robots et des logiciels au cours des 20 prochaines années. Le sujet est d’autant plus critique que cette vague d’automatisation menace de toucher toutes les couches de la société, c’est-à-dire également les professions hautement qualifiées telles que les avocats, les spécialistes financiers et les médecins.

Faut-il imposer les robots?

Nous n’en sommes pas encore là; pour l’heure, la robotisation systématique de notre quotidien paraît utopique. Jürgen Schmidhuber, professeur d’intelligence artificielle à l’Université de Lugano, nous met néanmoins en garde: «Les robots peuvent apprendre tout ce que les humains savent faire, et bien plus encore.» M. Schmidhuber poursuit: «Les robots et leurs propriétaires doivent payer des impôts, sous peine de déclencher une véritable révolution.»

Le professeur en droit genevois Xavier Oberson, partage cette analyse: «La tendance croissante à la substitution de la main-d'œuvre humaine par des robots se traduira par un déficit non seulement au niveau des recettes fiscales, mais également dans le domaine des assurances sociales.» Le professeur estime par ailleurs qu’il faut s’attendre à une hausse des dépenses liées au chômage. Pour M. Oberson, il ne fait aucun doute: «La question de l’impôt sur les robots doit être abordée de toute urgence.»

Non seulement des hommes politiques de gauche, – tel le chancelier fédéral autrichien Christian Kern –, mais même le fondateur de la société Microsoft, Bill Gates, comptent parmi les partisans inconditionnels d’un impôt sur les robots, ou plus précisément, d’une imposition des entreprises qui suppriment des postes de travail pour acquérir des robots. Bill Gates n’a pas hésité à faire cette déclaration provocatrice au magazine en ligne «Quartz»2: «Si cet impôt a pour effet de ralentir le processus d’automatisation, c’est d’autant mieux!»

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«La tendance croissante à la substitution de la main-d'œuvre humaine par des robots se traduira par un déficit non seulement au niveau des recettes fiscales, mais également dans le domaine des assurances sociales.»
Xavier Oberson, professeur de droit fiscal à l'Université de Genève
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Une productivité accrue grâce à l’automatisation

L’introduction d’un impôt ainsi que de taxes sociales et de cotisations de prévoyance pour les robots a-t-elle de l’avenir ou n’est-elle qu’une idée conçue à la va-vite par crainte du changement numérique qui menace de bouleverser le monde du travail?

Il est encore trop tôt pour le savoir. Quoi qu’il en soit, les défenseurs de l’impôt ne sont pas les seuls à avoir de bons arguments. Les opposants affirment que les robots ne risquent nullement de tuer l’emploi. «Dans des pays tels que la Suisse, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, la population ayant un emploi n’a jamais été aussi nombreuse», souligne Marc Brütsch, économiste en chef de Swiss Life. «Dans le meilleur des cas, l’automatisation permet d’accroître la productivité et donc d’améliorer le bien-être pour tous.» Les impôts et les taxes existants profitent également à l’Etat et aux œuvres de prévoyance.

C’est ce que confirme un bref retour en arrière: jusqu’ici, le progrès technique s’est toujours traduit par une amélioration des profils de poste, des tâches répétitives aux postes plus qualifiés et créatifs, et a même permis d’accroître les recettes fiscales, du moins à long terme. L’économiste Mathias Binswanger, de la Haute Ecole Spécialisée de la Suisse du Nord-Ouest, en est convaincu: «Les tâches effectuées par les robots sont certes de plus en plus complexes, mais elles requièrent un nombre croissant de conseillers, de thérapeutes et d’experts.»

S’il est vrai que de nombreux postes sont voués à disparaître à court terme – ce qu’admettent même les optimistes –, la numérisation constitue une chance à long terme à condition de s’y préparer de façon intelligente sur le plan politique: avec un excellent système de formation, un marché du travail qui crée des incitations appropriées et, surtout, un filet de sécurité pour ceux qui ne peuvent suivre le rythme de cette rapide mutation. En outre, comme le fait remarquer l’économiste en chef allemand Stefan Homburg, les prix baisseront si les entreprises fabriquent des produits à moindre coût grâce à la robotisation. M. Homburg fait le point: «Au cours des cent dernières années, les salaires réels ont été multipliés par six.

«Dans le meilleur des cas, l’automatisation permet d’accroître la productivité et donc d’améliorer le bien-être pour tous.»
Marc Brütsch, économiste en chef de Swiss Life
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Le bouc émissaire idéal

Une écrasante majorité d’économistes est convaincue qu’un impôt sur les robots ralentirait la capacité d’innovation de notre économie, ce qui nuirait à tous. Le magazine britannique de référence des milieux économiques, «The Economist», voit un problème non pas dans la robotisation, mais dans la situation de monopole des entreprises de haute technologie mondiales: «Le robot est tout simplement le bouc émissaire idéal.»

La peur de la fin du travail humain existe depuis l’invention de la machine à vapeur. Les élans novateurs ont toujours été accompagnés de perturbations sociales. Dans les années 80, des initiatives politiques sérieuses ont été présentées en Suisse pour empêcher l’introduction des ordinateurs dans les professions commerciales, se souvient Marc Brütsch. «Toutefois, l’expérience montre qu’il vaut mieux accueillir le progrès plutôt que de lui barrer le chemin», déclare l’économiste en chef de Swiss Life, « sinon, c’est ailleurs qu’il se produira».

Redéfinir la notion de travail

Homme contre machine. Ce duel s’apparente à une course contre la montre... que les hommes ont toujours gagnée jusqu’ici. Partisans et adversaires de l’impôt sur les robots se rejoignent toutefois sur un point: les gains de productivité prodigieux réalisés par les robots ne doivent pas profiter seulement à leurs propriétaires, mais à toute la société. L’évolution, favorable ou non, de la robotisation est donc entre nos mains.

Il vaut la peine de répondre à l’appel du président américain Franklin Delano Roosevelt, lancé en 1940 devant la crainte de voir le chômage augmenter en raison du progrès technique en 1940: «Il faut trouver un emploi avant que le progrès technique ne le prenne.

1 «The Future of Employment: How susceptible are jobs to computerisation?»
C.B. Frey, M. Osborne (2013).
www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/future-of-employment.pdf

2 Interview de Bill Gates réalisée par le magazine en ligne «Quartz»:
https://qz.com/911968/bill-gates-the-robot-that-takes-your-job-should-pay-taxes/

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