Le changement climatique est omniprésent. Pourtant, le plus souvent, nous n’agissons pas en conséquence. Le chercheur comportementaliste Tobias Brosch explique pourquoi les gens ont des difficultés à adopter un comportement durable et montre comment des changements au quotidien – même mineurs – peuvent faire la différence.

M. Brosch, malgré le changement climatique, il nous est difficile de mener une vie plus durable. Pour quelle raison?
L’une des raisons principales tient à la force des habitudes. Parmi toutes les choses que nous faisons au quotidien, beaucoup se font automatiquement, de nos habitudes alimentaires à l’organisation de notre trajet pour nous rendre au travail. Souvent, nous avons du mal à rompre avec ces habitudes. C’est ce que l’on appelle le «biais de statu quo»: lorsque nous avons le choix entre changer quelque chose ou laisser les choses comme elles sont, nous optons souvent pour la seconde option. On pourrait dire que nous avons tendance à céder à la paresse cognitive.

La changement climatique est très présente dans le débat public. Cela ne devrait-il pas suffire pour changer notre comportement?
Non, malheureusement. Il y a une grande différence entre savoir et agir. Cela s’explique notamment par l’«effet d’actualisation»: notre cerveau accorde une plus grande importance aux récompenses immédiates qu’aux avantages à long terme. Nous attachons plus d’importance au confort actuel, comme les déplacements en voiture, le fait de consommer de la viande ou les voyages en avion, qu’aux scénarios d’avenir abstraits. Le changement climatique est bien réel, mais ses effets paraissent souvent lointains, tant sur les plans temporel et géographique qu’émotionnel.

Quelles sont les conséquences qui en résultent pour la politique climatique?
Il ne suffit pas d’informer les gens ou de faire appel à leur raison. Nous avons besoin de changements structurels qui incitent les gens à adopter des comportements durables. Tant qu’un billet d’avion coûtera moins cher qu’un billet de train, les gens opteront rarement pour l'alternative la plus durable. C’est là qu’intervient le «green nudging», un concept dans lequel les processus décisionnels sont conçus de manière à ce que les personnes choisissent automatiquement plus souvent l’option la plus respectueuse de l’environnement, sans contrainte ni interdiction.

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Lorsque nous avons le choix entre changer quelque chose ou laisser les choses comme elles sont, nous optons souvent pour la seconde option. Nous avons tendance à céder à la paresse cognitive.

Comment cela fonctionne-t-il dans la pratique?
Le principe peut prendre des formes très différentes. Le «default nudge» est un exemple classique: par exemple, si l’électricité verte est prédéfinie dans un formulaire en ligne pour le choix de l’électricité, de nombreuses personnes conserveront ce choix. Autres exemples: dans un hôtel, une pancarte indique que 90% des clientes et clients utilisent leur serviette plusieurs fois. Au supermarché, les légumes sont placés à hauteur des yeux, tandis que la viande est moins mise en évidence.

De telles mesures produisent-elles l’effet souhaité?
Nos travaux de recherche le montrent: Le «green nudging» fonctionne, mais pas avec la même efficacité dans tous les domaines du comportement ni chez toutes les personnes. Dans une méta-analyse, nous avons constaté que certaines incitations étaient très efficaces. Le «default nudge» est l’un des plus performantes. Des études allemandes et suisses l’ont montré: lorsque l’électricité verte est paramétrée par défaut, jusqu’à 70% des clients et clientes la choisissent. Lorsqu’ils doivent eux-mêmes sélectionner cette option, le pourcentage n’est souvent que de 10 à 20%.

L’environnement social peut-il aussi favoriser des comportements plus durables?
Oui, le contexte social joue un rôle important. Les personnes sont fortement influencées par le comportement des autres, surtout dans les situations d’incertitude. Lorsqu’un comportement durable devient la norme sociale, la disposition à adopter un tel comportement augmente. En Californie, une étude a montré que les ménages consommaient nettement moins d’électricité lorsque leur facture indiquait que leurs voisins étaient plus économes. Cela peut être un puissant levier, notamment parce qu’il s’appuie sur une motivation positive.

La voiture reste un aspect central de cette thématique. Pourquoi beaucoup de gens ont-ils tant de mal à passer à la voiture électrique?
En plus d’obstacles très concrets comme le manque de bornes de recharge, il y a souvent une barrière psychologique. De nombreuses personnes sont sceptiques vis-à-vis des nouvelles technologies. Mais la cause principale est la «peur du manque d’autonomie».

Que voulez-vous dire par là?
Beaucoup de gens pensent qu’une voiture électrique ne leur permettra pas de couvrir leurs besoins en matière de mobilité. Souvent, cette crainte repose sur des erreurs d’appréciation. Dans une étude, nous avons montré que les gens sous-estiment d’environ 30% la part de trajets pouvant être effectués sans problème avec une voiture électrique. En Allemagne, une voiture parcourt en moyenne 39 kilomètres par jour. C’est nettement moins que l’autonomie des voitures électriques modernes. En fait, la plupart des gens n’auraient besoin de recharger leur voiture qu’une fois par semaine.

L’important est que le ‘green nudging’ reste transparent et que la liberté de choix soit garantie.

Comment dissiper cette peur? Par un petit coup de pouce nous incitant à modifier notre comportement?
Oui, avec ce que l’on appelle des «nudges» basés sur des informations. Si les gens se rendent compte qu’une voiture électrique permet de couvrir une grande partie de leurs besoins en matière de mobilité, ils seront davantage disposés à changer de véhicule. A l’avenir, de telles informations pourraient être mentionnées lors de l’achat en ligne d’une voiture, par exemple.

Certaines voix critiques associent le «nudging» à de la manipulation, surtout lorsque l’Etat intervient.
J’estime que ce reproche manque de nuance. L’important est que le «green nudging» reste transparent et que la liberté de choix soit garantie. Personne ne doit être poussé à prendre une décision contre son gré. S’il est correctement mis en œuvre, le nudging aide les personnes à prendre des décisions qu’elles aimeraient prendre de toute façon, par exemple lorsqu’elles souhaitent vivre de manière plus durable, mais qu’elles hésitent à faire le premier pas.

Mais le nudging est-il suffisant pour faire avancer véritablement la lutte contre le changement climatique?
Non, les changements de comportement qu’il est possible d’obtenir sont insuffisants pour cela. Le nudging est un moyen utile, mais il doit être associé à d’autres choses: des règles politiques claires, des incitations économiques, des informations complètes, mais aussi un soutien psychologique. L’Académie des sciences estime que de telles approches comportementales pourraient permettre de réduire de jusqu’à 30% la consommation d’énergie. Nous devons exploiter ce potentiel, mais pour cela, il faut une coopération entre la société, la politique et l’économie.

Les personnes qui ont un comportement respectueux de l’environnement sont souvent plus satisfaites de leur vie.

L’action durable n’est-elle pas liée aux possibilités financières?
Bien sûr, l’argent joue un rôle. Les personnes qui ont peu de moyens financiers ont souvent une marge de manœuvre plus faible. Mais vivre de manière plus durable ne signifie pas nécessairement avoir un mode de vie plus coûteux. Consommer moins de viande, économiser de l’électricité et utiliser plus souvent le vélo: ces gestes préservent non seulement l’environnement, mais aussi notre porte-monnaie. L’important est de présenter le développement durable non pas comme un renoncement, mais comme un bénéfice.

Peut-on aussi se donner soi-même de petits coups de pouce, c’est-à-dire sans impulsions externes?
Oui, c’est ce qu’on appelle le self-nudging. Si vous souhaitez faire quelque chose plus souvent, créez les conditions pour que cela puisse se faire le plus facilement possible. Si vous voulez éviter de faire quelque chose, fixez-vous de petits obstacles. Voici un exemple: si vous souhaitez vous rendre plus souvent au travail à vélo, ne garez pas votre voiture juste devant chez vous, mais un peu plus loin.

Un comportement durable rend-il plus heureux?
Effectivement, d’après des études, les personnes qui ont un comportement respectueux de l’environnement sont souvent plus satisfaites de leur vie, surtout lorsqu’elles trouvent que leur action a du sens. Bien sûr, le développement durable est parfois synonyme de renoncement, mais les personnes qui estiment que leur comportement contribue à quelque chose de plus grand trouvent souvent plus de sens dans leur vie. Et il s’agit là d’une condition essentielle au bien-être durable.

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Tobias Brosch

Tobias Brosch (46 ans) est professeur de psychologie du développement durable et directeur du laboratoire de décision et de comportement durable des consommatrices et consommateurs à l’université de Genève. Celui-ci étudie les liens entre les comportements en matière de consommation et le développement durable. Il est co-éditeur de la revue Journal of Environmental Psychology et conseille régulièrement des institutions telles que le Forum économique mondial ou l’Office fédéral de l’énergie.

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