C’est un paradoxe: de plus en plus de jeunes s’inquiètent pour leur avenir financier et redoutent même de se retrouver en situation de pauvreté à la retraite. Pourtant, rares sont celles et ceux qui se préoccupent réellement de leur prévoyance. Comment l’expliquer? Et qu’est-ce qui devrait changer pour que la prévoyance devienne réellement un sujet de préoccupation? Voici les réponses de Simon Schnetzer, chercheur sur la jeunesse.
Aujourd’hui, les jeunes craignent de plus en plus de vivre leur retraite dans la pauvreté. Sommes-nous arrivés à un tournant dans l’histoire de la prévoyance vieillesse moderne?
Pendant longtemps, se retrouver en situation de pauvreté à la retraite a été considéré comme un scénario à peine concevable pour la jeunesse européenne. Les générations précédentes pouvaient se fier à la promesse de sécurité de leur gouvernement. Il suffit de penser au fameux slogan du gouvernement fédéral allemand en 1986: «Une chose est sûre: la retraite.» Mais aujourd’hui, cette confiance s’effrite. De plus en plus de jeunes partent du principe qu’ils ne seront pas suffisamment à l’abri financièrement à la retraite et qu’ils devront donc prendre les devants eux-mêmes dans une large mesure. Tel est le constat qui ressort de notre étude de tendance «Jugend in Deutschland» (la jeunesse en Allemagne), mais aussi dans des enquêtes internationales.
Vous effectuez des recherches sur les jeunes générations depuis plus de dix ans. Qu’est-ce qui a changé?
L’optimisme et le sentiment de sécurité quant à l’avenir sont en nette régression, tout comme la confiance financière et la confiance dans les systèmes de la prévoyance vieillesse. Cela s’explique par les différentes crises que nous traversons: crise financière, crise des réfugiés, crise climatique. Le point de bascule a été franchi avec la pandémie de Covid.
Soudainement, les problèmes d’argent n’étaient plus seulement le lot des ménages à faibles revenus: ils se sont étendus jusqu’aux classes moyennes. A peine la crise du Covid terminée que la guerre en Ukraine a provoqué une hausse des prix. Ces crises successives ont durablement ébranlé le sentiment de sécurité de la population, en particulier chez les jeunes.
Comment cette vision des jeunes influence-t-elle leur manière de gérer l’argent et leur comportement en matière de prévoyance?
En tant que gage de sécurité et source de perspectives, l’argent a considérablement gagné en importance. Par conséquent, dans le choix d’un emploi, le salaire est souvent prioritaire par rapport au souhait de s’épanouir personnellement.
Paradoxalement, ce besoin de sécurité ne se reflète pas dans la prévoyance vieillesse, bien au contraire: de moins en moins de jeunes épargnent pour leur retraite.
Pourquoi les jeunes ne se préoccupent-ils pas plus de leur prévoyance alors qu’ils savent pertinemment qu’ils devraient le faire?
Les raisons sont variées. Le manque de marge de manœuvre financière est la raison la plus souvent citée. Bon nombre de jeunes ne peuvent tout simplement pas se permettre de se soucier de leur prévoyance. Dans le même temps, on observe une forte fixation sur le présent: les besoins immédiats sont prioritaires, la propension à la consommation a augmenté, tandis que la disposition au renoncement a diminué. A cela s’ajoute le fait que la jeunesse se sent dépassée: la prévoyance vieillesse est perçue comme un thème complexe, peu clair et difficile d’accès.
Comment expliquer ce surmenage?
Il y a un manque de connaissances. Souvent, le thème de la prévoyance n’est pas abordé, que ce soit à la maison ou à l’école. Nos travaux de recherche le montrent: la motivation à épargner est faible lorsque l’on ne dispose pas d’un plan clair et que l’on ne connaît pas les mesures qui seraient judicieuses et efficaces. Cette réticence est renforcée par le sentiment frustrant qu’une épargne, même conséquente, ne suffira peut-être pas pour pouvoir vivre une retraite sans soucis financiers.
Le départ à la retraite des baby-boomers accentue la crise des systèmes de prévoyance financés par répartition. La génération Z risque-t-elle de se rebeller?
Certaines voix, notamment de jeunes personnalités politiques, évoquent ce déséquilibre. Cependant, on ne constate pas de mouvement de protestation de grande ampleur. Au contraire: la majorité des jeunes s’oppose aux réformes qui pèseraient sur les générations plus âgées, comme le relèvement de l’âge de la retraite ou l’abaissement du niveau des rentes.
Un fait retient l’attention: jusqu’à présent, dans la lutte politique pour la répartition des ressources, la jeune génération est la seule à s’être peu opposée aux désavantages à long terme qu’elle subit.
Comment expliquez-vous cette solidarité?
Notre étude montre que la famille occupe une place essentielle pour les jeunes. C’est la raison pour laquelle ils font généralement preuve de loyauté envers les générations plus âgées. Je parlerais plutôt d’une forme naïve de solidarité. Elle repose sur un manque d’information et sur le fait que les mécanismes de redistribution sont abstraits et que les conséquences sont lointaines dans le temps. C’est encore plus clair: les compétences en matière de prévoyance et de finances sont plus importantes que jamais.
Qu’est-ce qui serait utile concrètement?
Une première étape importante serait d’intégrer une matière «finances» à l’école. En outre, il est nécessaire de sensibiliser davantage la société à la prévoyance vieillesse privée et de valoriser cette dernière, par exemple au moyen d’incitations fiscales ciblées comme c’est le cas en France. Enfin, il faut utiliser un nouveau langage.
Pourquoi avons-nous besoin d’un nouveau langage?
Pour les jeunes, rares sont les termes à être aussi peu attrayants que «prévoyance vieillesse». Il faudrait plutôt parler de création de prospérité ou d’investissements pour l’avenir. Le langage façonne la manière de concevoir les choses et détermine dans une large mesure si les jeunes s’intéressent ou non à un sujet donné. De plus, ce thème serait beaucoup plus visible dans les recherches effectuées par les jeunes sur les médias numériques.
Comment jugez-vous le modèle de rente anticipée*?
Je trouve que le concept d’une «rente anticipée» financée par l’Etat, également en discussion en Allemagne, est une approche intéressante. L’idée d’ouvrir pour chaque enfant un petit dépôt en actions avec des fonds ou des ETF permet d’exploiter au mieux l’effet des intérêts composés. Cette solution permettrait aussi aux jeunes de s’initier très tôt à la prévoyance par capitalisation, en particulier ceux qui n’y ont pas accès dans leur environnement familial. La constitution de la fortune à long terme et la prévoyance vieillesse seraient ainsi nettement plus faciles d’accès pour les jeunes.
Une chose est sûre: sans réformes, la génération Z n’aura pas d’autre choix que de combler elle-même les lacunes de rentes en prenant des mesures de prévoyance privée. Y a-t-il des signes montrant que les jeunes sont prêts à assumer cette responsabilité?
Effectivement, la génération Z investit davantage dans les actions, les ETF et les cybermonnaies, souvent via des applications et les néo-courtiers. Ces placements comportent des risques, mais offrent aussi des opportunités, en particulier avec des stratégies de placement passives largement diversifiées. Mais selon toute vraisemblance, la grande majorité ne pourra garantir sa prévoyance vieillesse uniquement par des investissements judicieux. De toute évidence, les autorités politiques doivent agir si l’on veut que le système de rentes intergénérationnel reste viable.
Certaines personnes disent que les problèmes se résoudront d’eux-mêmes dès que le nombre de personnes retraitées diminuera après la génération du baby-boom. Les inquiétudes de la jeunesse sont-elles infondées?
C’est une thèse fragile. Il existe trop de paramètres inconnus. Prenons par exemple les conséquences de l’intelligence artificielle sur le marché du travail ou les évolutions fluctuantes en matière d’immigration, de mobilité interne à l’UE et de migration. Rester les bras croisés en espérant que la situation va s’améliorer d’elle-même est donc une approche risquée selon moi.J’en suis convaincu: avec un plan de prévoyance clair – je devrais plutôt employer le terme de «plan de prospérité» – les jeunes peuvent structurer activement leur avenir financier et vivre plus sereinement dans un monde incertain.
*La rente anticipée est un modèle de prévoyance vieillesse subventionné par l’Etat pour les enfants et les jeunes. Ce système existe notamment au Japon et au Canada. En Allemagne, il fait partie de la réforme prévue des retraites. Ainsi, à partir de 2026, il est prévu que l’Etat allemand verse 10 euros mensuels à chaque enfant sur un compte individuel basé sur la capitalisation.
© Portrait photo: Marco Urban
Simon Schnetzer
Simon Schnetzer est économiste diplômé et l’un des chercheurs sur la jeunesse les plus réputés d’Allemagne. Avec Klaus Hurrelmann et Kilian Hampel, il publie chaque année l’étude de tendance «Jugend in Deutschland» (la jeunesse en Allemagne).